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Lundi 23 Septembre 2019

Nouveaux territoires de l'oecuménisme

 Nouveaux territoires de l’œcuménisme

 Déplacements depuis 50 ans et appels pour l’avenir

 Institut Supérieur d’Etudes Œcuméniques

 Ed. du Cerf, 2019
                                                                         

 Cet ouvrage constitue le témoignage écrit de l’expérience vécue par près de 350 participants du Colloque des Facultés  que l’ISEO (Institut Supérieur d’Etudes Oecuméniques) a organisé en mars 2018.

Il est structuré en cinq grandes parties :

-         Un bilan des cinquante dernières années.

-         Quelques interpellations que les Eglises reçoivent du monde contemporain.

-         Une présentation des accélérateurs et des freins du travail œcuménique.

-         Une exploration des nouveaux territoires du dialogue œcuménique.

-         Quelques appels pour l’avenir. 

 Les sujets sont traités par 24 intervenants de différentes Eglises chrétiennes. La lecture de ce livre cependant très clair, demande un certain effort d’attention, mais au fil des pages, beaucoup d’informations se recoupent et nous tracent un portrait de l’œcuménisme aujourd’hui. C’est une préoccupation pour nos Eglises qu’on ne devrait pas considérer comme en option. « Que tous soient Un » est en effet un des points essentiels du message évangélique.

 1- L’Eglise orthodoxe, et le Patriarcat œcuménique en particulier, est une pionnière du mouvement œcuménique. D’abord en 1902 puis en 1920 leurs encycliques sont comme une invitation prophétique du Conseil œcuménique des Eglises qui vit le jour en 1948. Cette orientation devint plus active encore au moment de Vatican II. L’unité visible de l’Eglise sembla palpable en 1964 avec la rencontre historique au Mont des Oliviers du pape Paul VI et du patriarche Athénagoras.

En 1979, le pape Jean-Paul II inaugura avec le patriarche œcuménique Dimitrios, le dialogue théologique entre l’Eglise catholique romaine et l’Eglise orthodoxe afin de pouvoir arriver à restaurer la communion ecclésiale entre ces deux Eglises.

Les dialogues menés avec les Eglises issues de la Réforme ont rencontré des difficultés mais entre elles, ces Eglises se reconnaissent mutuellement comme étant des expressions authentiques de l’unique Eglise du Christ sans prétendre qu’il n’en est pas de même pour d’autres traditions.

 Les échanges s’orientent surtout vers ce qui unit plutôt que ce qui sépare. L’expression « unité dans la diversité réconciliée » souligne ces efforts d’autant qu’il fallait surmonter les condamnations intervenues au 16ième siècle.

Plusieurs initiatives communes récentes entre le pape François et le patriarche œcuménique Bartholomée témoignent d’un véritable « œcuménisme d’action ».

On remarque cependant une certaine « fatigue œcuménique » actuelle, les Eglises se contentant de ce qui a été atteint. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut plus vivre comme avant.

 2- On peut distinguer trois grandes étapes dans les relations catholiques-évangéliques en France : la concurrence hostile (19ième s.), la cohabitation méfiante (jusqu’aux années 1960), puis l’émulation fraternelle. Malgré un « lourd héritage à surmonter », cette évolution est due au progrès de l’œcuménisme des théologiens avec l’effacement des préjugés, au défi posé par la sécularisation, à la recrudescence des persécutions anti-chrétiennes, à la montée de l’islam et à un désir de vie plus authentique et plus fidèle au Christ.

De nombreux groupes interconfessionnels de prière se sont développés ainsi que des lectures partagées de la Bible. L’évangélisation se traduit aussi par des temps forts, des rencontres musicales, littéraires et sur le net (ex. site « Chrétiens aujourd’hui »).

Dans un cadre interreligieux, donc plus large que l’œcuménisme, Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, est intervenu intitulant son message par "Allez vers la paix - Un chemin possible" .

Il évoque Nostra Ætate ,déclaration révolutionnaire,  du concile Vatican II, promulguée en 1965,  sur les relations de l'Église catholique avec les religions non chrétiennes (judaïsme, islam, bouddhisme, hindouisme et autres religions). Son message est toujours actuel. D’autres documents iront dans ce sens réalisés par le rabbinat français et co-écrit par le Pasteur François Clavairoly.

 « Je reste convaincu que chacun dans sa foi a besoin de l’éclairage que porte un autre pour savoir exactement qui nous sommes, non pas en réaction mais pour une forme d’élévation, de confrontation qui nous oblige à épurer notre réflexion et nos actions. »  (H.Korsia – p.95)   

 Il faut accepter nos différences. Elles ne doivent plus empêcher de cheminer ensemble. Le cardinal Kurt Koch souligne que « les nombreuses rencontres, les différents entretiens et les visites réciproques ont fait naître entre les différentes Eglises un réseau de relations amicales, qui représente un fondement solide pour les dialogues œcuméniques ». (p.104)

L’Eglise catholique partage avec les Eglises orthodoxes une importante base commune de convictions de foi (mystère de l’Eglise, Eucharistie..) et le dialogue œcuménique a commencé par consolider ce fondement de foi commun.

 Avec la Fédération luthérienne mondiale , une plus grande communion a été atteinte par la Déclaration commune sur la Doctrine de la Justification, signée en 1999. Méthodistes, réformés puis anglicans y ont adhéré par la suite. Ce consensus a permis en 2017 une commémoration commune du début de la Réforme, il y a cinq cents ans.
 
Il faut noter une croissance exponentielle du pentecôtisme et de sa dimension charismatique traduisant davantage un esprit de communauté qu’une organisation hiérarchique. Y sont sensibles bien de nos contemporains et l’Eglise catholique devrait s’en inspirer.

Il y a une multiplicité croissante des différentes conceptions du but de l’œcuménisme.

« On est uni sur la nécessité de l’unité et désuni sur son contenu. » (Evêque P.W Scheele)

« L’Eglise catholique, ainsi que l’Eglise orthodoxe, restent attachées à l’objectif initial commun de l’unité visible dans la foi, les sacrements et les ministères ecclésiaux. Par contre, un certain nombre d’Eglises et de communautés ecclésiales issues de la Réforme ont en grande partie abandonné cette conception de l’unité de l’Eglise et l’ont remplacée par le postulat de la reconnaissance mutuelle des différentes réalités ecclésiales en tant qu’Eglises et donc en tant que parties de l’unique Eglise de Jésus-Christ… Les chrétiens doivent avoir le courage et l’humilité de regarder en face le scandale toujours présent d’une chrétienté divisée et de retrouver l’unité perdue de l’Eglise. » (Cardinal Kurt Koch)

Mouvement de prière tout d’abord, le mouvement œcuménique a été ensuite un mouvement de conversion ou il ne s’agit pas tant de convertir les autres que de se convertir soi-même, de percevoir ses faiblesses et ses déficits et de les reconnaître avec humilité dans l’esprit évangélique. L’œcuménisme est aussi un mouvement missionnaire car les chrétiens sont appelés à témoigner de l’Unité entre eux.

 3- Les accélérateurs et les freins du dialogue œcuménique.

Le choix des livres bibliques, la traduction des textes, les méthodes de lecture sont sources de division.  Quelle joie quand catholiques et orthodoxes ont pu dire ensemble le Notre Père (1966) ! Ces difficultés s’expliquent par le fait qu’il est normal d’avoir des approches humaines différentes d’une réalité divine .  « La Bible est pleinement humaine et pleinement divine. » (Valérie Duval-Poujol)

L’unité se vit dans la diversité et non dans l’uniformité. Le texte de la Création dans la Genèse souligne bien nos diversités. Et Dieu trouve cela très bon !

Une lecture commune de la Bible doit favoriser l’unité car c’est bien la volonté de Dieu, c’est un don de Dieu. Mais cette unité reste à construire. Il nous faut apprendre à écouter la Parole de Dieu (sacramentalité de la Parole, soulignée par Benoît XVI en 2008). Le renouveau du dialogue entre Juifs et chrétiens ont ouvert des champs nouveaux dans les études et recherches bibliques.

 La vie sacramentelle.

L’étude de la liturgie, en s’appuyant plus sur les convergences que sur les divergences, constitue un terrain favorable pour faire progresser la connaissance des différentes confessions chrétiennes.

La Parole de Dieu est inséparable de l’Eucharistie . Nombre de Pères de l’Eglise anciens en témoignaient déjà. La fréquentation des Ecritures tout comme la réception de l’Eucharistie demandent le même respect car il s’agit là, pour les croyants, de deux manières, différentes et complémentaires de rencontrer Dieu lors des assemblées.

 Souffrir de l’absence de souffrance face à la division des chrétiens.

Sommes-nous affectés, chacun dans nos Eglises, par nos séparations, nos divisions ?

 «  Je crois qu’il faut nous en tenir à l’idée première du mouvement œcuménique, qu’il appartient à la nature même du peuple de Dieu de vivre comme une famille réconciliée, et par conséquent unie, et qu’il appartient à son témoignage de présenter au monde  l’image d’une nouvelle humanité qui ne connaît aucun mur de séparation à l’intérieur de sa propre vie. Même la meilleure coopération et le dialogue le plus intense ne peuvent remplacer la pleine communion fraternelle en Christ. » (W.A Visser’t Hooft , pasteur et théologien réformé néerlandais - cité p.181)

 Cinq orientations communautaires au service de l’unité visible (proposées par la Communauté du Chemin Neuf lors du Chapitre Général d’août 1995)

-         S’engager à prier chaque jour pour l’unité des chrétiens.

-         Visiter et connaître les différentes Eglises chrétiennes de sa région en participant de temps à autre à leur célébration.

-         Lorsque nous arrivons (un responsable surtout)  dans une nouvelle région ou un nouveau pays, ne pas se présenter seulement aux autorités de sa propre Eglise mais également à celles des autres Eglises.

-         Travailler les textes et les documents œcuméniques des Eglises.

Depuis peu, on expérimente aussi l’urgente nécessité d’un approfondissement des sources juives de notre foi.

-         Etre attentifs, lors de rencontres, aux besoins liturgiques et spirituels des participants d’une tradition autre que catholique. Célébrations liturgiques adaptées aux participants.

-  « Le Christ t’a choisi pour être dans l’Eglise un signe de l’amour fraternel »
   (Intervention de Frère Richard, Communauté de Taizé)

   Le souci de l’unité des chrétiens était au cœur de la démarche de Frère Roger. Mais il insistait surtout sur la vocation à l’unanimité. La communauté ne     prétend  pas à réaliser l’unité de l’Eglise mais à en être un signe.

«  Notre quiétude à considérer comme normal l’état actuel de séparation des chrétiens nous conduira à des abîmes. » (Frère Roger – A la joie, je t’invite – cité p.195)

 4 – Quels sont les nouveaux territoires du dialogue œcuménique ?

- Le dialogue islamo-orthodoxe.

Lors de la Conférence mondiale de la paix du Conseil des Sages musulmans au Caire en avril 2017, le patriarche Bartholomée a rappelé que la crédibilité des religions dépend aujourd’hui

de leur attitude à l’égard  de la protection de la liberté et de la dignité de l’homme, ainsi que de leur contribution à la paix.

On constate au cours des dialogues islamo-orthodoxes une méconnaissance mutuelle et une crainte de perte d’identité.

« L’ignorance est une maladie, mais une maladie qui se soigne. »

Le dialogue ne peut ignorer la théologie. Mais le but principal de ce dialogue entre orthodoxes et musulmans est d’améliorer la perception de l’autre, visant notamment à la délivrance de la vision négative du passé et à l’abandon des images hostiles et des préjugés qui se sont progressivement enracinés. (p.211).

- Le ministère des femmes.

Le Conseil Œcuménique des Eglises (COE) eut le courage entre 1948 et 1982, de s’engager pour les femmes.

Dans l’Eglise orthodoxe, l’ordination sacerdotale demeure fermée pour les femmes. L’argument est typologique : hommes et femmes sont ontologiquement différents par décision divine et selon l’ordre de la création, les ministères se réfèrent à ces différences fondatrices. Seul un homme peut représenter le Christ.

C’est également la pensée de l’Eglise catholique.

 Dans la Communion anglicane, au Canada on ordonna des femmes diacres en 1969, prêtres en 1975, évêques en 1994. Dans les Eglises luthériennes et réformées, les situations d’exception et les besoins des paroisses menèrent souvent à la reconnaissance des dons des femmes. Les Eglises luthériennes insistent sur la liberté accordée par l’Evangile, dans une culture nouvelle, de changer les traditions en fonction des nécessités des temps.

La crainte est-elle : si tout est changeable que devient la Tradition ?


5 – Quels appels pour l’avenir ?

- La sagesse du différend – Tendre vers le consensus en temps de crise.

Meurig Williams, archidiacre en France pour l’Eglise d’Angleterre souligne la complexité d’une confédération de quarante-cinq Eglises régionales et nationales autonomes et très diverses et ne disposant d’aucun magistérium central. La liberté est de mise, chacun étant dans une quête individuelle. Ce qui engendre cependant une grande tension .

Par contre dans les Eglises asiatiques et africaines, l’interdépendance est vitale.

Mais les différends constituent une dimension nécessaire à la quête de la vérité et de l’unité. Cela implique aussi de laisser une certaine latitude de pensée à chacun. Il va y avoir, dans toutes les Eglises,  recherche d’un consensus qui n’est jamais un point final.

Un exemple de la mise en pratique de ce processus est la Déclaration commune sur la Doctrine de Justification des luthériens et des catholiques romains (1999).

On peut prendre la belle image d’une « vie polyphonique » (cf.Dietrich Bonhoeffer) qui peut parler aux musiciens et chanteurs.  Il y a une mélodie préexistante, héritage de la tradition, correspondant à l’amour de Dieu portant toute la création, sur laquelle se greffent d’autres voix qui vivent en liberté et créativité mais aussi en harmonie les unes avec les autres.

 « [Sur la voie polyphonique de la vie], c’est la voix de l’Eglise qui se fait entendre à travers le chant commun. Ce n’est pas toi qui chantes, c’est L’Eglise ; mais comme membre de l’Eglise, tu peux avoir part à son chant. C’est ainsi que tout vrai chant en commun…doit servir à élargir nos horizons spirituels, nous amener à reconnaître notre petite communauté comme un membre de la grande chrétienté sur terre et à prendre rang librement et joyeusement, avec notre chant plus ou moins faible et bon, dans le chant de l’Eglise. » ( Dietrich Bonhoeffer, Life Together – cité p.249)

 Cela trouve un puissant écho dans la tradition bénédictine et semble fidèle à l’esprit de la Règle de saint Benoît, qui permet à un individu de devenir une part d’un tout plus vaste, avec tous ses défauts, ses dons, ses échecs et ses accomplissements. Mais ce parcours se fait en lien avec les autres, l’isolement étant toujours l’exception. Il est bon de prier ensemble, travailler ensemble, manger ensemble, étudier, débattre et argumenter ensemble.

 - La mission des Eglises après la colonisation : quels chemins de vie ?

Jean-Claude Girondin, pasteur, résume parfaitement en quelques pages, les problèmes graves nés du colonialisme.

La mémoire de la colonisation européenne outre-mer, surtout au 16ième et 19ième siècles reste vive et sensible. L’Etat a instauré un rapport de domination desservant son unique intérêt, allant même jusqu’à ignorer l’homme, quantité négligeable .

 Le colonialisme considère qu’il est de son devoir, en tant qu’homme blanc et civilisé d’aller apporter la civilisation à des « races inférieures » (Tahar Ben Jelloun).

La traite, l’esclavage et la colonisation, qui ont nié l’identité et la dignité africaines, ont laissé des séquelles psychosociologiques lourdes dans la mémoire des peuples anciennement colonisés et dans les relations entre les peuples. Et le poids de ce passé continue de peser aujourd’hui :  perte de l’estime de soi, complexe d’infériorité, ressentiment historique et parfois désir de vengeance. Une autre conséquence du colonialisme, c’est l’émergence du nationalisme exacerbé.

La mission prophétique de l’Eglise aujourd'hui est avant tout une mission de guérison, de libération et de réconciliation. L’espérance peut y fleurir. Concernant le futur, les Eglises ont à aider à construire une culture de paix et à célébrer la diversité culturelle dans tous les domaines de la vie de nos sociétés  et de nos Eglises.

« Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu. » (Mt 5,9)

  - L’œcuménisme en train de se faire.

Gilles Routhier, doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval au Québec a étudié « l’œcuménisme en train de se faire » dans trois lieux particuliers : à l’Armée, dans les milieux santé et en milieu carcéral . Il semble que la logique administrative prédomine (motifs économiques et organisationnels) et que la quête de l’unité n’est pas déterminante. Nouveaux contextes, arrivée progressive des laïcs dans la fonction, partage des locaux de prière engendrent de nouvelles dynamiques interconfessionnelles. Nouveaux territoires de l’œcuménisme ? Pas sûr. « Les traditions religieuses se plient-elles à des logiques mondaines ? » Seule une impulsion spirituelle œcuménique pourrait redonner des couleurs réellement religieuses à cette évolution. « De plus, des développements prévus en fonction d’une fin peuvent provoquer des effets inattendus. On pourrait donc recueillir des fruits œcuméniques sur ces tiges qui étaient conçues à partir d’autres logiques et en fonction d’autres objectifs. » (p.288)

 Voilà une remarque d’espérance et de foi que ne renierait pas l’Evangile.

Mgr Didier Berthet*, dans sa conclusion à ce colloque, rappelle que « notre mission commune est de toujours servir et raviver ce désir d’unité, parce que le chemin vers l’unité ne s’accomplit qu’à partir d’un désir vrai, sincère et actif ».

                                             *  *  *

_DG_________________________________________

* Evêque de Saint-Dié, président du Conseil des évêques catholiques de France pour l’unité des chrétiens et les relations avec le judaïsme.

 

                                            

 

 

 

 

   

 

 

                   

 

Mise à jour : Mardi 1 Octobre 2019, 17:51
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