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La Grâce et le libre arbitre

 LA GRÂCE ET LE LIBRE ARBITRE

Saint Bernard de Clairvaux
Ed. du Cerf, 2010

                                   

La composition du Traité de «  La Grâce et du libre arbitre » serait à situer avant 1128. Dans le cadre d'un enseignement à des moines, Bernard se révèle théologien de grande classe au sujet d'un problème qui tourmente la conscience chrétienne occidentale depuis les luttes du 4°siècle où à cette époque saint Augustin est l'un des premiers à réfléchir sur le concept de libre arbitre (= volonté libre – non contrainte) et sur l'idée que -peut-être- nous serions manipulés par Dieu décidant de tout.

Pour Bernard, les deux réalités – grâce et libre arbitre – ne sont pas à opposer : plus l'on reconnaît son rôle à la grâce de Dieu, plus on magnifie la liberté de l'homme.

L'ensemble de ce texte de saint Bernard est assez difficile à comprendre et les arguments parfois subtils. Mais il mérite cet effort de lecture car en fait le sujet est pour nous aujourd'hui d'une grande actualité. La défense de nos libertés est sur toutes les banderoles des manifestations  et protestations actuelles. Mais quelle liberté ?

                                         
                                        Saint Augustin , portrait – Botticelli (1480)

Est proposée sur ce blog, une lecture continue mais avec un texte légèrement simplifié donc plus accessible.

                              * * *
I – 

La grâce de Dieu est en moi et c'est un grand bien ; elle me fait progresser, je le sens. Et c'est bien d'elle que j'espère la perfection.
- C'est donc Dieu qui fait tout ? me demanda à un ami. Alors quelle récompense espères-tu ? Si Dieu a tout initié en toi, ne te montre pas ingrat et vis de manière à mériter d'autres bienfaits.
- C'est un bon conseil mais il n'est pas toujours facile de savoir ce qu'il faut faire. Et même si on pense le savoir, il faut pouvoir le mettre en pratique. Tu peux, par exemple, montrer le chemin à quelqu'un mais tu ne pourras pas l'empêcher de défaillir en route.
Pour moi, deux choses sont nécessaires : être enseigné et être aidé. « L'Esprit vient en aide à notre faiblesse. » (Romains 8,26). Si tu me donnes un conseil, je ne doute pas que l'Esprit viendra à notre secours à travers ton conseil mais aussi dans ma mise en pratique.
Je vois donc que, par la grâce de Dieu, « vouloir est à ma portée, mais je ne trouve pas le moyen d'accomplir. » (Romains 7,18). Et je ne suis même pas sûr d'y parvenir un jour ! A moins que Dieu qui m'a donné « de vouloir ne me donne aussi d'accomplir » le projet bienveillant qu'il a sur moi. (Philippiens 2,13)
- Si c'est ainsi, où sont donc nos mérites et où est notre espérance ?
- Ecoute, ce n'est pas par nos œuvres que nous serons sauvés, mais selon la miséricorde de Dieu (Tite 3,5). Comment oses-tu penser te sauver par toi-même ? As-tu donc oublié qui a dit : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jean 15,5) ?
Tu peux vouloir, tu peux courir, mais seul Dieu fait miséricorde. (Romains 9,16)

Le terme « miséricorde » signifie la « bonté par laquelle Dieu pardonne aux hommes », «la  vertu qui porte à soulager les misères d'autrui »

La miséricorde peut signifier, par extension, une « générosité entraînant le pardon, l'indulgence pour un coupable, un vaincu »

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                         Coran - Sourate 55 - Le Tout-Miséricordieux

2 - 

- Que fait donc le libre arbitre ?

    Il est sauvé. L'oeuvre du salut ne peut se réaliser sans l'intervention de la grâce. Et le libre arbitre est ce pourquoi elle agit. Dieu est bien l'auteur du salut et le libre arbitre en est l'objet. Donné par Dieu seul au seul libre arbitre, le salut ne peut pas plus exister sans le consentement de celui qui reçoit que dans la grâce de celui qui donne. Il y a coopération entre la grâce et le libre arbitre. Et, consentir à cette grâce, c'est être sauvé.

    Ce que ne peut vivre un animal car il lui manque le consentement volontaire à se soumettre à un sauveur.

Le consentement volontaire est une chose, l'appétit naturel une autre. Ce dernier nous est commun avec les êtres sans raison [et se référerait surtout à l'instinct] à la « sagesse de la chair » comme le dit saint Paul (Romains 8,7), qui elle, n'est pas soumise à la loi de Dieu.

Le consentement volontaire est par contre une disposition de l'esprit qui ne nous fait pas seulement agir mais choisir entre le bien ou le mal. Il est le fait de la volonté non de la contrainte. Si on le force, il n'est plus volontaire. Et là où il n'y a pas de volonté, il n'y a pas de consentement.

Donc, où il y a volonté, il y a liberté. Voilà pourquoi, je pense, on l'appelle libre arbitre.

3 -

La vie et le sens, l'appétit et le consentement ne sont pas la même chose.

 - Le sens est un mouvement vital dans le corps dont l'éveil est aussi extérieur.

 -
L'appétit naturel est une force attribuée au sens, une sorte d'avidité.

 - Le consentement est un acquiescement spontané de la volonté, une disposition d'esprit.

 - La volonté est un mouvement rationnel qui commande à la fois au sens et à l'appétit. La volonté a la raison comme compagne sans forcément tenir compte de ses conseils !

[Il y a une sorte de complicité entre volonté et raison mais seule la volonté porte la responsabilité du mal.]

4 -

Or, la raison a été donnée à la volonté pour l'instruire et non pour la détruire. Ce qui serait le cas si elle lui imposait une nécessité, d'où perte de liberté que ce soit vers le mal ou vers le bien. Là où il y a nécessité, il n'y a plus de volonté.
Sans le consentement de la propre volonté, la créature raisonnable ne saurait devenir juste ou injuste. La volonté est seule capable d'éprouver misère [état de l'homme pécheur selon saint Bernard], et béatitude.
Ce que ne peuvent en aucun cas ressentir les arbres ou les animaux.

                        
Le consentement de cette volonté, consentement bel et bien volontaire et non pas nécessaire, en montrant quels sont les justes et les injustes, fait donc aussi les uns bienheureux et les autres misérables.
Ce libre arbitre est libre de soi à cause de la raison .

[ C'est une bonne chose que le jugement accompagne la liberté. Je suis libre de mes choix et en même temps ma raison peut les réguler. Et il est juste que je souffre d'un mauvais choix que je ne voudrais pas. « Je ne fais pas ce que je voudrais, et je fais ce que je ne veux pas. »]

5 -

Si nous n'étions pas libres, qui rendre responsable du bien ou du mal ? La nécessité met alors les deux hors de cause. Où il y a nécessité, il n'y a pas de liberté. Et sans liberté, il n'y a aucun mérite, ni jugement possible. Pour être vraiment elle-même, la volonté ne peut être privée de sa liberté.

La volonté peut être changée en une autre volonté mais sans jamais perdre sa liberté.

L'homme qui n'est pas en possession de sa raison n'a pas vraiment l'usage de sa volonté ni de son jugement et rien de ce qu'il fait ne peut lui être imputé.

6 -
                   

La volonté, en vertu de sa liberté innée est ce qu'on appelle le libre arbitre : libre car se rapportant à la volonté, et arbitre à la raison.

Une autre dimension de la liberté est celle dont parle l'apôtre Paul : « Où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. » (2 Corinthiens 3,17).

Cette liberté-là « affranchit du péché en vue de la sanctification ; la fin étant la vie éternelle. » (Romains 6,22)

Cette liberté-là, on ne peut l'acquérir par soi-même et ne relève donc pas du libre arbitre.
De même, la liberté qui nous affranchirait de notre misère. On ne peut prétendre la posséder en cette vie mortelle.
Par contre, la liberté qui affranchit de la nécessité (nécessaire s'opposant à volontaire) convient au libre arbitre.

7 -

Une triple liberté nous est donc proposée :

        à l'égard du péché : nous sommes restaurés par la grâce (liberté de grâce)

  • à l'égard de la misère : réservée dans la vie éternelle (liberté de vie et de gloire) où nous passerons « à la glorieuse liberté des fils de Dieu » (Romains 8,21) par laquelle le Christ nous rendra libres. » (Galates 4,31)

  • à l'égard de la nécessité : conférée par la nature dans la création (liberté de nature) où nous l'emportons sur tous les êtres animés.

    8 -


    Seul, en effet, parmi les fils d'Adam, le Christ revendique pour lui la liberté qui affranchit du péché, « lui qui n'a pas commis le péché et dans la bouche de qui on n'a pas trouvé le mensonge » (1 Pierre 2,22). De plus, par sa puissance, il a possédé tout autant la liberté qui affranchit de la misère due au péché. Et « nul ne lui ôtait la vie, mais il la quittait de lui-même. » Comme le dit le prophète Isaïe, « il s'est offert parce qu'il l'a voulu. » (Is 53,7), de même lorsqu'il l'a voulu, « il est né d'une femme et libre parmi les misérables et les pécheurs, est devenu sujet de la loi » (Galates 4,4-5), comme les hommes qu'il venait sauver.

    Le Sauveur a possédé ces trois libertés :

      - la première de par sa nature à la fois humaine et divine,

      - les deux autres (libre à l'égard du péché et de la misère) de par sa puissance divine.

    9 -

    Il faut savoir évidemment que ces deux libertés se trouvent pleines et parfaites dans les âmes parfaites, dégagées de la chair comme il en est pour Dieu et son Christ, ainsi que pour les anges placés au-dessus des cieux.

    Car pour les âmes saintes, même si elles n'ont pas encore recouvré leur corps, elles ne connaissent pas encore la gloire, mais il n'y a plus en elles la moindre trace de misère.

    Quant à la liberté qui affranchit de la nécessité, elle convient également à Dieu et à toute créature raisonnable, la mauvaise comme la bonne. Elle n'est perdue ou diminuée ni par le péché, ni par la misère : elle n'est pas plus grande chez le juste que chez le pécheur, ni plus pleine chez l'ange que chez l'homme. De même, en effet, que le consentement de la volonté humaine, lorsqu'il est tourné vers le bien par la grâce fait qu'en toute liberté l'homme est bon et libre dans le bien... de même aussi, lorsque le consentement se jette spontanément dans le mal, il établit pareillement l'homme dans le mal de façon aussi libre que spontanée : c'est, en effet, par sa propre volonté qu'il a été conduit à être mauvais et non par une contrainte extérieure...C'est également en toute liberté que le diable s'est précipité dans le mal et qu'il y persiste par son acquiescement tout à fait volontaire, non par une impulsion étrangère.

                             
                     Basilique Notre-Dame d'Orcival (Puy de Dôme)
    10 -

    Mais les hommes ont l'habitude de se plaindre : «  Je veux avoir une volonté bonne et je ne le peux pas ! ».

    Celui qui veut avoir une volonté bonne prouve qu'il a la volonté donc il a aussi la liberté mais pas celle qui l'affranchit du péché. Il prend conscience de son impuissance et de son manque de liberté face au péché. Pourtant, sans aucun doute, il a déjà, d'une certaine manière, une volonté bonne dès qu'il veut l'avoir bonne. C'est en effet le bien qu'il veut. Volonté bonne ou volonté mauvaise, il y a volonté et partout liberté. Mais nous n'avons pas toujours la force de faire ce que nous voulons. Notre liberté elle-même est captive du péché mais elle n'est pas perdue.

    11 -

    Nous consentons au bien ou au mal parce que nous le voulons. Alors libre arbitre ? Libre conseil ? Libre bon plaisir ?

    L'arbitre, c'est le jugement qui permettra de discerner ce qui est permis ou ne l'est pas.

    Le conseil éprouve ce qui est avantageux ou non.

    Le bon plaisir fait l'expérience de ce qui plaît ou ne plaît pas.

    Mais tout ce que nous considérons comme droit et profitable ne nous est pas forcément agréable. Cela nous est même parfois insupportable car trop dur. Nous n'avons de libre ni le conseil ni le bon plaisir.

    12 -

    Avant le péché d'Adam, avons-nous eu ces deux libertés ? Nous en reparlerons.

    Mais cela arrivera lorsque Dieu, dans sa miséricorde exaucera notre prière : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » (Matthieu 6, 10)Mais cela n'est pas encore arrivé, seule, ici-bas, la liberté de l'arbitre demeure pleine et entière en l'homme.

                     

    « Quand viendra ce qui est parfait, alors ce qui est partiel sera éliminé » (1 Corinthiens 13,10) c'est-à-dire quand il y aura pleine liberté de conseil, la captivité de l'arbitre alors sera nulle. Et c'est ce que nous demandons chaque jour, dans la prière en disant à Dieu : « Que ton règne vienne » (Matthieu 6,10). Ce règne n'est pas encore totalement parvenu jusqu'à nous. Chaque jour cependant, peu à peu, il approche et insensiblement, au long des jours, de plus en plus, il dilate ses frontières, en ceux du moins chez qui, grâce au secours de Dieu, « l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (2 Co 4,16). Donc, dans la mesure même où le royaume de la grâce se dilate, le pouvoir du péché s'amenuise.

    Mais, à présent, où nous habitons encore ce corps de mort, « tous nous tombons en de nombreuses fautes » (Jacques 3, 2). Le règne ne sera accompli que le jour où le corps mortel ne sera plus du tout, et ne pourra plus être dans son corps désormais immortel. 

    13 -

    Maintenant, que dire de la liberté du bon plaisir en ce monde où «  toute la création gémit encore dans les douleurs de l'enfantement » (Romains 8,22) , « assujettie contre son gré à la vanité » (Rm 8,20) où la vie de l'homme sur terre est une tentation, un combat, où même gémissent encore les hommes spirituels attendant la rédemption de leur corps ?

    Que reste-t-il de libre, je me le demande, quand la misère semble tout envahir ?

    « Malheureux, homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort » ? (Rm 7,24)

    « Mes larmes sont devenues mon pain, la nuit, le jour. » (Ps 41,4)

                        
                        Eglise de Cancale (Ille et Vilaine)

    Et enfin, ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ, souffriront davantage persécution. « Commencez par les miens » a dit Ezéchiel. (Ez 9,6)

     14 -

    Mais si la vertu n'est pas à l'abri, le vice l'est peut-être, pouvant nous donner du plaisir et nous garder de la misère. Loin de là ! En effet, « ceux qui se réjouissent bien qu'ils fassent le mal et qui mettent leur allégresse dans les pires horreurs » (Proverbes 2,14), font la même chose que les fous quand ils rient. Or, il n'y a pas de misère plus véritable que la fausse joie. Bref, il y a une telle misère en ce qui paraît bonheur en ce monde que le Sage dit : «  Mieux vaut aller à la maison du deuil qu'à la maison du festin. » (Ecclésiaste 7,3)

    Il y a, certes, dans les biens du corps quelque agrément, par exemple à manger, à boire, à se chauffer, ainsi que dans les autres soins que nous procurons à notre corps. Mais tout cela est relatif car le pain est bon, mais à celui qui a faim, la boisson délectable à celui qui a soif. Si on est rassasié, nourriture et boisson ne sont plus agréables. On ne recherche pas non plus l'ombre sans avoir trop chaud, ni le soleil à moins d'avoir froid.

                         

    Rien de tout cela ne plaît sans la pression d'une nécessité.

    Si on ôte cette nécessité, aussitôt se change en dégoût et en peine, l'agrément qu'il paraît y avoir en tout cela.

     La misère envahit-elle donc tout ce qui appartient à la vie présente ?

    Nos « petites » misères peuvent devenir consolation par rapport à de bien plus grandes et lourdes à porter et on prend cela pour le bonheur.

    15 -

    Les joies de la contemplation pour ceux qui la vivent, leur permet-elle à ces moments-là d'extase, de s'affranchir de la misère ? Oui, on ne peut le nier. N'ont-ils pas choisi avec Marie la « meilleure part qui ne leur sera pas ôtée ? » (Lc 10,42). Ils expérimentent bel et bien ce qui est à venir, c'est-à-dire la félicité. Or, félicité et misère ne peuvent exister simultanément. Donc, aussi souvent que, par l'Esprit, ils participent à la félicité, ils ne sentent plus la misère. Ainsi, en cette vie, seuls les contemplatifs peuvent jouir quelque peu de la liberté de bon plaisir, mais en partie – en partie très mesurée – et en de très rares occasions.
     Quant à la liberté de conseil (juger de ce qui est avantageux ou non), n'importe quel juste en jouit, en partie, certes, mais dans une large mesure.

    Par ailleurs, la liberté de l'arbitre (qui évalue ce qui est permis ou non),est indistinctement le partage de tous ceux qui ont l'usage de la raison et n'est pas moindre dans les mauvais que dans les bons.

    16 -

    Mais la liberté de l'arbitre est pourtant, d'une certaine façon, dépendante des deux autres libertés. « Vous ne faîtes pas tout ce que vous voudriez », écrit saint Paul (Galates 5, 17)

    Par le libre arbitre, il nous appartient de vouloir et non de pouvoir. Le simple vouloir va nous permettre de progresser ou de régresser ; il tient son existence de la grâce créatrice ; son progrès de la grâce salvatrice ; sa déficience, de sa propre précipitation dans la chute. Seule la grâce fait de nous des hommes qui veulent le bien.

    C'est une chose d'aimer et une autre d'aimer Dieu. Ainsi, c'est une chose de vouloir et une autre de vouloir le bien.

    17 -

    Nous avons ici un très beau passage de ce texte de saint Bernard qui souligne les aptitudes de l'homme (vouloir, craindre, aimer) mais aussi l'humilité nécessaire lui permettant de reconnaître la place de la grâce dans ce qu'il est et ce qu'il fait. Paroles de Bernard toujours nourries de l'Ecriture.

     Les simples affections viennent de nous, mais le surplus vient de la grâce. Les disciples « secoués par la crainte là où il n'y avait rien à craindre » (Ps13,5) ont des réactions désordonnées. L'Ecriture dit «  Venez fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la [juste] crainte du Seigneur. » (Ps 33,12).

    Notre amour désordonné pour Dieu suscite cette demande de l'épouse du Cantique : «  Ordonnez en moi la charité. » (Cantique 2, 4). De même, certains s'entendent reprocher leur volonté désordonnée : «  Vous ne savez pas ce que vous demandez. » (Matthieu 20, 22)

    Devant l'imminence de sa passion, Jésus « priant pour que le calice s'éloigne de lui » (Marc 14,35-36), ajoute aussitôt : «  Non ce que je veux, mais ce que tu veux. » (Marc 14,36)

                                                           

    Donc, vouloir, comme aussi craindre, comme aussi aimer, nous l'avons reçu dans l'état de nature pour être une certaine créature ; mais vouloir le bien, comme aussi craindre Dieu (craindre = aimer avec respect), comme aussi aimer Dieu, nous le recevons dans la visite de la grâce pour être la création de Dieu.

    18 -

    Dieu nous a créés avec une volonté libre, mais c'est de lui que nous dépendons pour une volonté bonne. Il la rend bonne « pour que nous soyons comme les prémices de sa création »(Jacques 1,18). Et c'est mieux ainsi car sinon, mieux vaudrait n'avoir jamais existé. Ceux qui ont voulu ne dépendre que d'eux-mêmes sont devenus aussi la propriété du diable. A cela se rapporte l'affirmation : «  Dieu connaît ceux qui sont à lui. » (2 Timothée 2,19) Car à ceux qui ne sont pas à lui, il déclare : « En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas. » (Matthieu 25,12).

    Donc, tant que par la volonté mauvaise nous sommes propriété du diable, d'une certaine manière, durant ce temps, nous ne sommes pas celle de Dieu. « Personne ne peut servir deux maîtres » (Matthieu 6,24). Mais que nous appartenions à Dieu ou au diable, nous ne cessons pour autant d'être nous-mêmes et c'est bien par notre volonté et du fait de notre liberté, que nous sommes bons ou mauvais.

    C'est notre volonté – non le pouvoir du diable – qui nous asservit au diable ; mais c'est la grâce de Dieu – non notre volonté – qui nous soumet à Dieu.

    Dieu a créé notre volonté mais c'est lui aussi qui la mènera à sa perfection et non nous seuls. « Vouloir est à ma portée, mais je ne trouve pas le moyen d'accomplir. »

    La grâce nous est nécessaire pour que ce vouloir s'accomplisse. Car si vouloir le mal est une certaine déficience de la volonté, à coup sûr, vouloir le bien sera pour notre volonté un progrès, et parvenir à accomplir tout le bien que nous voulons sera sa perfection.

    19 -

     Donc, pour que notre vouloir , que nous tenons du libre arbitre, soit parfait, nous avons besoin d'un double don de la grâce : d'une vraie sagesse, qui est la conversion de la volonté au bien, et encore d'un plein pouvoir, qui est sa confirmation dans le bien.

     La parfaite conversion au bien, c'est que plus rien ne plaise sinon ce qui convient ou ce qui est permis.

    La parfaite confirmation dans le bien, que plus rien ne manque de ce qui plaît.

    Alors enfin la volonté sera parfaite lorsqu'elle sera pleinement bonne et pleine de bonheur (plene bona et bene plena).

     A la vérité, dès son origine, la vérité a, en elle-même, un double bien :

      - L'un général, du seul fait de sa création. Par Dieu qui est bon, elle n'a pu évidemment qu'être créée bonne. « Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et voilà que c'était très bon. » (Genèse 1,31)

      - L'autre particulier, provenant de la liberté de l'arbitre dans laquelle, c'est certain, elle a été faite à l'image de celui qui l'a créé.

                       

    La Création de l'homme – Tapisserie de Dom Robert (1907-1997) Abbaye d'En-Calcat (Tarn)

    Enfin, la conversion au Créateur et une soumission volontaire et fervente à Dieu rendront tout cela parfaitement bon. A une aussi parfaite justice est liée la plénitude de la gloire.

    «  Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice car ils seront rassasiés. » (Matthieu 5,6)

    20 -

    Tels sont les deux biens que nous avons appelés vraie sagesse et plein pouvoir, la sagesse se rapportant à la justice et le pouvoir à la gloire.

    Il faut aussi distinguer la vraie sagesse de la sagesse de la chair - c'est la mort – et de la « sagesse du monde qui est folie devant Dieu » (1 Corinthiens 3,19), elle qui laisse croire aux hommes qu'ils sont sages, alors qu'ils font mal.

    « Les puissants seront puissamment tourmentés. »

    Pour moi, je dirais que seul est vraiment sage et pleinement puissant l'homme qui trouve le moyen d'accomplir ce qu'il veut tout en étant incapable de vouloir ce qui est mauvais.
    Mais lequel d'entre les hommes a les qualités et la grandeur requises pour se glorifier de cela ? Où donc et quand cela s'obtient-il ? Serait-ce par hasard en ce monde ? Mais qui en serait là serait plus grand que Paul qui avoue : «  Accomplir, je n'en trouve pas le moyen. » (Romains 7,18). Etait-ce Adam au paradis ? Mais s'il avait eu cette perfection, il n'aurait jamais été exilé du paradis.

    21 -
                  
                  Voyage immobile – Denis Perret-Gentil – 2008
                   Yverdon (Suisse)

     Il s'agit maintenant de savoir si les premiers êtres humains, au paradis, ont eu dans leur totalité les trois libertés , de l'arbitre, de conseil et de bon plaisir, celles qui affranchissent ne la nécessité, du péché et de la misère. Ou bien, n'en ont-ils eu que deux ou même une seule ?

    • Pour la première, il n'y a pas de problème puisque nous avons montré qu'elle était présente chez les justes comme chez les pécheurs.

    • Quant aux deux autres, si Adam n'en a eu aucune, qu'a-t-il perdu ? Quel fut pour lui le préjudice d'avoir été expulsé du paradis ? Il est certain que depuis le péché, il n'a été libre ni à l'égard du péché, ni de la misère. S'il avait acquis une fois l'une de ces libertés, il n'aurait pu la perdre. Autrement, il est convaincu de n'avoir eu de parfait ni la sagesse ni le pouvoir puisqu'il a pu non seulement vouloir ce qu'il ne devait pas mais aussi recevoir ce qu'il ne voulait pas.

      Ou doit-on dire qu'il les a possédées dans une certaine mesure, mais qu'il a pu les perdre, faute de les avoir en plénitude ?

      Chacune des deux libertés a en elle deux degrés, l'un supérieur, l'autre inférieur.

      Liberté de conseil : degré supérieur : ne pas pouvoir pécher

                                   degré inférieur : pouvoir ne pas pécher

      Liberté de bon plaisir : degré supérieur : ne pas pouvoir être troublé

                                  degré inférieur : pouvoir n'être pas troublé

    Par conséquent, en même temps que la pleine liberté de l'arbitre, l'homme a reçu à la création, le degré inférieur de ces deux libertés et lorsqu'il a péché, il s'est effondré, tombant dans ne pas pouvoir ne pas pécher et ne pas pouvoir être troublé.

    Perdant la liberté de conseil , seule est restée la liberté de l'arbitre.

    22 -

    De cette liberté de l'arbitre, il va en abuser...

      A suivre... 

Mise à jour : Lundi 20 Septembre 2021, 12:03
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