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Le Cloître des ombres

 LE CLOÎTRE DES OMBRES
 suivi du Livre des révélations de Richalm de Schöntal

Jean-Claude SCHMITT

Ed. Gallimard 2021

Bibliothèque des Histoires
480 p.

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L'auteur Jean-Claude Schmitt analyse et donne une traduction de l'oeuvre de l'abbé cistercien Richalm de l'abbaye de Schöntal , "Le livre des révélations", écrit en latin, publié en 1219 à la mort de l'abbé et redécouvert récemment. Il n'a été republié qu'une seule fois en 1721 par le bibliothécaire de la célèbre abbaye bénédictine autrichienne de Melk.

 

Schöntal, c'est-à-dire la « belle vallée » est de la lignée de Morimont, l'une des quatre premières fondations cisterciennes . Vers l'an 1200, en Allemagne du sud.

Sous forme d'un dialogue entre l'abbé Richalm et un de ses moines nommé « N. » qui note tout ce qui est dit (comme le pratiquait saint Bernard pour ses sermons avec son secrétaire Geoffroy d'Auxerre) les deux hommes témoignent de ce que pouvaient être les croyances de la société médiévale européenne en particulier dans un lieu clos (bien plus qu'aujourd'hui) qu'est un monastère. On pourrait penser, qu'à l'ombre de la Règle de saint Benoît, la vie y est tranquille. Et pourtant ...

C'est un témoignage authentique, unique et assez stupéfiant. Ces moines en effet cohabitent jour et nuit avec les démons qui les terrifient, les influencent et entretiennent avec eux un combat presque d'égal à égal, à qui sera le plus fort. Le moine a pourtant une arme infaillible : le signe de croix. «  Il n'y a rien de plus efficace » !

Ils ne les voient pas, ou à peine, mais entendent les démons débattre entre eux des pièges qu'ils s'apprêtent à tendre. Ils s'emparent même du corps, parlent par la voix du moine, toussent, grognent, déplacent à leur guise main ou pied et font même se mouvoir les cadavres. Autant dire que leur puissance peut avoir un impact très fort dans la vie du moine et de la communauté. Jamais cependant, ils ne s'emparent de la personne entière. Richalm n'est jamais possédé et garde donc une certaine distance qui lui permet de témoigner.

Comme l'explique l'auteur qui analyse cette œuvre, on pourrait interpréter tout cela avec nos mots d'aujourd'hui : l'inconscient, le subconscient, maladie mentale ou voix intérieure.... Mais il faut resituer ces événements dans leur contexte culturel et social médiéval . Pour ces hommes confinés dans leur monastère, la présence d'esprits bienfaisants ( il y en a aussi heureusement) et malfaisants est absolument réelle. Avaient-ils une sensibilité plus aiguisée que nous ?

On peut s'inquiéter tout de même de l'état de santé, des obsessions, des fantasmes et de la vie spirituelle du moine Richalm et sans doute de toute la communauté. Mais gardons-nous de le juger car il s'agit de conceptions propres à une société très différente de la nôtre. Ce n'est qu'à partir du 17°s. qu'on s'est efforcé de faire reculer superstitions et croyances.

Le livre se compose de deux grandes parties :

     

    - Dans la première partie, Jean-Claude Schmitt précise le contexte historique, les lieux, le système hiérarchique, analyse en détail ces croyances et ce vécu. Il nous guide aussi dans ce monde étrange des bons et mauvais esprits où naviguent les moines qui s'éclairent aussi à la lumière de l'Evangile, souvent cité et dont ils s'arment pour porter un avis. Il nous rappelle aussi simultanément les us et coutumes de la vie monastique médiévale, les lieux, les rythmes, les prières, l'habit, le travail.

    « Le monde extérieur d'où les frères provenaient pourtant quand ils sont entrés dans l'ordre pour leur vie entière, leur est devenu vraiment étranger : les abords du monastère semblent se perdre dans une brume indistincte, les toponymes connus sont rares et les lieux habités sont à peine mentionnés. » (p.80)

    - Il s'agit d'une micro analyse d'un monastère abritant quelques dizaines d'individus (30 à 40) y compris les morts, qui restent bien présents parmi les vivants ( Richalm jouant le médium) et par-dessus tout une foule de bons esprits secourables et, bien plus nombreux encore, de démons agressifs, bavards et obsédants.... (p.13), les véritables héros de cette histoire. Satan, au sommet de la hiérarchie n'apparaît guère (4 occurrences contre 301 pour démons)

    Ces bons et mauvais esprits, à l'origine tous des anges, enseignait Grégoire le Grand, ont une longue histoire bien antérieure au christianisme, héritée des croyances pluriséculaires du Moyen-Orient ancien. C'est au Moyen-Age qu'apparaît la figure de l'ange gardien, n'étant reconnue officiellement qu'au 16°s. On peut noter aussi que « les moines ' blancs ' cisterciens, comme aussi les chartreux, s'identifient à la splendeur immaculée des cohortes célestes. » (p.166)

    - C'est avec une certaine ingénuité, que « Richalm à partir de son expérience singulière, attribue aux démons plus qu'à la perversité humaine les manquements des moines à la discipline . »(p.120) Les démons déforment leurs paroles, leurs voix, leurs démarches, leurs gestes, les poussent au sommeil, à la paresse ou à l'ivresse. « Ils sont partout, agissent en permanence, et tout bruit, tout son, tout mouvement leur est attribué, sauf preuve du contraire. (p.183). « Il faut savoir aussi que ce ne sont pas des démons quelconques qui assistent à la messe pour faire obstacle au prêtre, mais seulement les plus forts et les plus astucieux. » (p.184)

    «  Vous ne les voyez pas, ou à peine, mais vous les entendez débattre entre eux des pièges qu'ils s'apprêtent à vous tendre. Ils s'emparent de votre corps, vous font parler, tousser, grogner, vous gratter malgré vous, déplacent à leur guise votre main ou votre pied et font même se mouvoir les cadavres  »

    - La hiérarchie des démons est le double exact de celle des moines ; leur modèle d'organisation n'est pas qu'ecclésiastique mais aussi militaire. Et ils sont soucieux de bien parler latin...

     L'auteur nous fait découvrir en détail « comment les hommes entrent en relation avec les esprits... en usant des cinq sens. » Il y a donc aussi « cinq armées de démons mobilisés, chacune affectée à un sens particulier. » Le moine cohabite avec des voix intérieures , des visions , des ombres si envahissantes qu'elles en deviennent réalité. Une façon de percevoir et voir au-delà des apparences.

    La place centrale du corps dans la culture chrétienne médiévale joue un rôle essentiel. Croire en l'existence des démons n'est pas un choix. Richalm affirme que les démons « adhèrent » totalement aux moines et en particulier à leur corps.

« Cette société monastique utopique qui voudrait s'assimiler à la compagnie des anges sous la conduite bienveillante des bons esprits familiers se découvre plombée par les corps et irrémédiablement livrée aux démons. » (p.272-273)

 

    Dans la seconde partie, alors que nous sommes bien informés grâce à l'analyse initiale, nous entrons avec grande curiosité dans le texte lui-même : « Le livre des révélations ».

    Nous y retrouvons « sur le vif » une succession de dialogues et de témoignages des aventures fantastiques et fort éprouvantes de moines et démons qui eux- mêmes n'échappent pas à l'angoisse de manquer leurs mauvais coups .

¤ «  Comme le moine laïc N. écoutait l'explication de la règle dans le chapître, je vis sur ses oreilles qu'un emplâtre avait été appliqué et composé pour en faire le tour : je compris que cela était un démon préposé à cet office et comptant parmi ceux qui bouchent les oreilles pour qu'on n'entende pas la parole de Dieu. » ( p.306)

¤ - Richalm : «  Certains [démons] sont toujours postés dans mon lit, ou plutôt dans chacun de nos lits, dans la chambre, dans chaque officine, et dans les espaces intermédiaires qui séparent les officines.

- N : Que font-ils à rester toujours dans votre lit, quand vous n'y êtes pas ? Que font-ils ?

- Richalm : Ils délibèrent entre eux et prennent conseil pour savoir que faire quand je viendrai. Personne ne peut savoir, personne ne peut croire à quel point ils sont assidus, comment ils s'appliquent toujours à chaque heure du jour, comme de nuit. » (p.311)

Ces « révélations », au fil des pages nous font sourire certes et la lecture en est plaisante et intéressante mais on perçoit bien aussi les drames personnels et communautaires qui se jouent derrière les hauts murs de l'abbaye de Schöntal.

L'abbaye de Schöntal est aujourd'hui un centre de formation du diocèse de Stuttgart-Rothenburg. Du monastère médiéval de Richalm, il ne reste rien.

DG

Mise à jour : Dimanche 2 Mai 2021, 10:26
Denyse dans 02- LIVRES - REVUES - Résumés, extraits...2016-2021 - Lu 169 fois - Version imprimable
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