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Vivre avec nos morts

 VIVRE AVEC NOS MORTS
 Petit traité de consolation

 Delphine HORVILLEUR

 Ed. Grasset, 2021
 222 p.

 

                               

Delphine Horvilleur, née le 8 novembre 1974 à Nancy, est une femme rabbin française appartenant à l'organisation juive libérale Judaïsme en mouvement issue du Mouvement juif libéral de France et de l'Union libérale israélite de France, écrivain et philosophe.
 


Voici un livre fort qui mérite vraiment d'être lu par un large public qui n'y sera sûrement pas insensible...

Dans cet ouvrage, Delphine Horvilleur témoigne de moments d'accompagnement lors des funérailles qu'elle est amenée à célébrer en tant que rabbin.

C'est un livre attachant, sensible, émaillé d'humour juif où la vie et Azraël, l'ange de la mort, se côtoient , se croisent, se combattent. Des mots où les vivants, les survivants sont invités à s'émerveiller face à la vie, sans pour autant cacher leurs larmes quand le deuil les atteint.

C'est l'évocation, y compris dans sa propre famille, du silence des survivants d'Auschwitz. Comment dire l'indicible ?

C'est aussi le témoignage d'une femme rabbin (il n'y a que trois femmes rabbins en France) confronté à la souffrance des personnes malades et des familles qui posent cette question existentielle cruciale : « Pourquoi suis- je ? ». En effet, l'auteur évoque la vie de cette jeune femme qui a tout pour elle et qu'une tumeur terrasse peu à peu. La vie a-t-elle un sens ?

L'auteur ne craint pas d'exprimer son ignorance sur l'au-delà ni de prendre Dieu à parti. Nous aurons des comptes à lui rendre mais Lui aussi en aura ! Dans la tradition juive, « de nombreux textes et récits convoquent cette audace et vont jusqu'à engager la responsabilité divine dans ses manquements face à une humanité... pour non assistance à peuple en danger »(p.100)

Tout le livre reflète une grande compassion de la femme Delphine Horvilleur face aux personnes rencontrées, tout en soulignant la nécessaire mise à distance du rabbin qu'elle est aussi dont la mission est d'évoquer notamment l'histoire du défunt (kaddish) , de réconforter et d'ouvrir à l'espérance. Une espérance qui ne repose pas, comme chez les chrétiens, sur la résurrection du Christ, mais sur la transmission qui se fait de générations en générations et garde ainsi de cette façon, tout homme vivant à jamais.

A partir de la p.165, l'auteur nous fait passer à un autre niveau en faisant entrer Moïse qui mena son peuple mais ne connut pas l'entrée dans la Terre promise. L'histoire fratricide de Caïn et Abel racontée par Delphine Horvilleur nous en offre aussi un éclairage fort intéressant. Puis sont évoqués le sionisme, la douleur du conflit israélo-palestinien, la mort d'Isaac Rabin qui l'a bouleversée et enfin sa visite familiale au cimetière de Westhoffen en Alsace , profané en 2019.

Un beau livre qui, malgré les tragédies qu'il évoque, communique la grande sensibilité de l'auteur mais aussi sa joie de vivre et son aspiration à la paix.
Puissions-nous, comme elle, avoir un cœur largement ouvert et à l'écoute de l'autre, si différent soit-il, et mesurer tout ce que nous devons à nos ancêtres.

DG

Extraits

  • L'identité juive repose sur une vacance. Tout d'abord parce qu'elle n'est pas prosélyte et ne cherche pas à convaincre l'autre qu'elle détient l'unique vérité.... [Le judaïsme] préserve un espace libre pour une autre conception que la mienne, et donc une transcendance infinie : celle de la définition qu'en donnera un autre. ( p.29)

Lors de leur passage auprès d' une tombe, les juifs y déposent souvent une petite pierre.

  • Poser un caillou sur une tombe, c'est déclarer à celui ou celle qui y repose que l'on s'inscrit dans son héritage, que l'on se place dans l'enchaînement des générations qui prolongent son histoire. La pierre dit la filiation, réelle ou fictive, mais toujours véritable. (p.38)

     

  • Accompagner les endeuillés, non pas pour leur apprendre quelque chose qu'ils ne savaient déjà, mais pour leur traduire ce qu'ils vous ont dit, afin qu'ils puissent l'entendre à leur tour. (p.80)

     

  • Le kaddish n'est pas la prière des morts, contrairement à ce qu'en pensent certains. C'est une liturgie qui ne parle ni de disparition ni de deuil, mais qui glorifie Dieu, chante ses louanges et énumère sous la forme d'une longue litanie tous les aspects de Sa grandeur. (p.93)

     

  • Par la bouche du rabbin, et par son corps aussi, sa voix, sa façon de se tenir debout et de chanter une liturgie ancestrale qui l'a précédé et lui survivra, l'officiant demande à l'endeuillé de croire en un avenir. Le rabbin doit savoir, pour représenter la résilience, ne pas être celui qui pleure, et permettre aux effondrés de croire en la possibilité de se relever. (p.135)

     

  • Face à la mort, l'héroïsme n'est pas de cesser d'appréhender la fin, mais de toujours nous soucier, même du fond de notre terreur, de ce qui, à notre mort, survivra. (p.175)

Denyse dans 02- LIVRES - REVUES - Résumés, extraits...2016-2021 - Lu 109 fois - Version imprimable
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