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Mercredi 05 Février 2020

Les Bénédictins

 LES BENEDICTINS

sous la direction de Daniel-Odon HUREL

Ed. Laffont, 2020, collection Bouquins
1343 p.

                        

 

Daniel-Odon Hurel est directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l'histoire de la tradition bénédictine, en particulier du XVI ième au XIXieme siècle.

Ce titre fort général, « Les Bénédictins », peut laisser supposer au premier regard, comme contenu, un historique de cette famille religieuse complété sans doute par leur spiritualité ainsi que par leur actualité en 2020. Or, en fait, ce travail collectif, où différents auteurs, moines ou chercheurs, ont rédigé les chapitres, a choisi une trame particulière : c’est à partir de la Règle de saint Benoît que les auteurs vont successivement présenter les différents aspects de cette vie monastique autrefois et de nos jours. Cumul intéressant mais périlleux.

La Règle de saint Benoît, souvent commentée, à laquelle les moines ont promis obéissance et fidélité contient l’essentiel des engagements du moine : des détails les plus concrets au but essentiel poursuivi : la quête de Dieu. Cependant, pour qui voudrait découvrir « les bénédictins », comme l'annonce le titre, l’ensemble, volumineux (1343 p.), pourra sembler, en effet, un peu confus, faute de chronologie, du fait de passages historiques dispersés, de thèmes semblant arriver à l'improviste, et du fait des enjeux annoncés par le titre . Comme fil conducteur, s'appuyer sur la Règle qui, elle-même, si elle est un excellent outil, n’est pas un modèle de logique, ne facilite pas la compréhension pour un lecteur découvreur des bénédictins. Mais il faut persévérer dans la lecture... On ne gravit pas une montagne sans effort.

Ceci dit, pour qui connaît la vie monastique, cette approche via la Règle de saint Benoît est intéressante et souligne bien l’importance que les moines y attachent depuis des siècles. Dans leur vie, tout se tient : le travail, la prière, la liturgie, la vie fraternelle, le sommeil, les jours et les nuits…C'est un tissage quotidien sans cesse à remettre sur le métier.

Pour qui connaît la Règle de saint Benoît, ce livre est par contre de lecture aisée et on passe avec curiosité et intérêt d’un chapitre à l’autre sans se lasser, bien au contraire. C'est une sorte de puzzle qui se construit et qui ne donnera qu'à la fin de la lecture une vision d'ensemble.

Chaque chapitre de la Règle est pour les auteurs l'occasion non seulement de le commenter (un peu) mais surtout d'y développer un thème particulier de la vie bénédictine : les sortes de moines, la place de l'abbé, la liturgie, les psaumes, le chant grégorien, le quotidien...

Nous ne sommes, en aucun cas, sur le même registre que les commentaires plus spirituels de la Règle par Dom Delatte, abbé de Solesmes au début du XX°s., que ceux d'Adalbert de Vogüé moine de La Pierre qui Vire et d'Armand Veilleux, élu abbé de Scourmont en 1999, souvent cités par les auteurs de « Les bénédictins », ou celui de Dom Guillaume Jedrzejczak qui fut abbé du Mont-des-Cats (Sur un chemin de liberté). Tous des commentaires de référence.

              

Quand on songe au livre récent de Aquinata Bockmann publié en 2018 , dont le commentaire en 3 tomes suit au pied de la lettre la Règle de saint Benoît, on voit combien l’analyse de cet « outil » monastique, complémentaire de l’Evangile, peut être traité de façon très différente et inépuisable, suivant l’angle d’approche.

Mais on prend goût bien sûr à cette diversité qui permet de mieux connaître un grand ordre religieux sous tous ses angles.

C'est, au final, un livre remarquable, précis, presque technique, extrêmement documenté et qui, tel qu'il est conçu, n'a pas, il me semble, son équivalent. La qualité de la collection « Bouquins » dont la réputation n'est plus à faire, permet aussi une agréable lecture. Donc, à découvrir ! 

On apprécie aussi les larges citations appuyant le commentaire, les annexes à la fin du livre avec le texte latin de la Règle, les cartes, la bibliographie indicative...

Le titre du livre «  Les  Bénédictins » qui nous ouvre à un vaste monde ne recouvre d'ailleurs pas totalement le sujet traité puisque sont inclus cisterciens, olivétains, camaldules…., même si ceux-ci sont nés du tronc bénédictin. Ils partagent en effet la même Règle de saint Benoît mais n’ont pas tout à fait la même vie monastique ni la même histoire. Ils sont évoqués dans ce livre avec leur spécificité. Mais, au-delà des différences,  ce qui unit ces moines et moniales les uns et les autres, c'est bien l'Evangile et la Règle de saint Benoît, sujet premier de ce livre en tandem avec celui des bénédictins.

DG

Extraits

Comment célébrer les vigiles aux fêtes des saints. RB 14

Pourquoi commémorer et célébrer les saints ? … Smaragde au IXième siècle, insiste sur la date choisie pour honorer les saints en tant qu'anniversaire de la naissance au ciel des saints (leur mort) et donc leur absence terrestre. Au début du XVIIIième siècle, dom Calmet [ abbé de Senones] revient sur ce symbole que représente le choix de prendre la date de la mort, celle-ci étant la naissance à la vraie vie... La dévotion sanctorale est essentielle. Les fêtes des saints servent à honorer les saints et inciter les hommes à les imiter... Dans cette dynamique, il n'est pas surprenant que le calendrier monastique s'enrichisse peu à peu des saints issus de ce monde mais aussi de l'Eglise universelle. » (p.373-375)

De la tenue pendant la psalmodie. RB 19

« L'attention portée aux psaumes accorde l'esprit à la voix, la bouche chante ce que la pensée a considéré. Psalmodier n'est pas seulement dire les psaumes, mais garder la constante relation de la voix à l'esprit... Une psalmodie attentive est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante, le moine doit faire concorder son être le plus intérieur avec la parole sacrée. Ainsi en va-t-il ensuite de toute la liturgie qui ne lui est pas extérieure, mais ordonne, nourrit et conditionne sa vie monastique. »(p.440)

Des outils et des objets du monastère. RB 32

« Le chapitre 32 de la Règle bénédictine montre l'importance accordée par son rédacteur à l'organisation des choses matérielles. Rien de la vie quotidienne n'est laissé au hasard et sans doute avait-il compris par son expérience, qui parle certainement à travers ces lignes, l'importance d'encadrer les aspects matériels de la communauté dont le mauvais fonctionnement pouvait avoir des effets négatifs sur la vie spirituelle... Le vivre-ensemble d'une communauté sur la durée devra aussi sa qualité au déroulement sans accroc du temporel avant d'être un modèle d'amour évangélique. » (p.617)

« L'autarcie économique des monastères bénédictins du haut Moyen-Âge n'était pas seulement le résultat d'une objective prudence, mais bel et bien la traduction d'un souci d'autonomie réelle... pour éviter aux moines d'avoir à chercher au-dehors ce qui leur serait nécessaire... Bien qu'irréalisable dans son plein et entier idéal, l'autarcie demeure pour les monastères une tendance forte influencée aussi par les normes économiques de chaque époque. (p.619) »

Le réfectoire. RB 35

« Le réfectoire est un lieu régulier important, peut-être le plus important après l'église, car tous les moments du repas monastique sont réglés, contrairement au temps du sommeil qui ne peut qu'échapper au contrôle. Avec ses codes, ses procédures, sa part de lectio divina, le repas est aussi un moment chargé d'un symbolisme fort. Participer à la dernière Cène, n'est-ce pas un aspect primordial de l'imitation de Jésus-Christ, si chère aux moines ? » (p.670)

 

 

 

 

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Lundi 20 Janvier 2020

DIALOGUER EN VERITE

 

Les conditions du dialogue

         ou comment dialoguer en vérité.

 Jacqueline CUCHE, présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France

 
Extrait ((p.14-15)

d’une conférence donnée en juillet 2019 au monastère de Saint-Remy-les-Montbard

Publié dans la revue MIKHTAV n° 85 – Août 2019


              

 Pour tout dialogue la tentation existe de mettre bien plus l’accent sur ce qui nous unit que sur ce qui nous sépare. C’est nécessaire jusqu’à un certain point, surtout quand nous avons été si longtemps éloignés ou même ennemis les uns des autres. Mais alors existe le risque que ces différences soient amoindries, parfois même passées sous silence, en pensant ainsi mieux respecter l’autre et pouvoir donc mieux se comprendre et s’estimer, recherchant une sorte de consensus mou. Or, il n’y a pas de dialogue sans affirmation et reconnaissance des différences. Je dirais même sans recherche et éloge des différences…


Il s’agit d’une expérience de vérité : être vrai, être soi-même, sans arrogance ni triomphalisme, mais sans renoncer à ce qu’on est, ni non plus sans fausse humilité, sans se rabaisser plus qu’il ne faut : nous, les chrétiens sommes souvent émerveillées lorsque nos amis juifs nous donnent accès aux trésors de la Tradition, mais nous aussi avons l’Esprit, nous aussi avons une belle Tradition, qu’il nous faut connaître (et faire connaître, car les chrétiens l’ignorent généralement), une Tradition qu’il nous faut sans doute aussi purifier de ses scories ( je pense en particulier à toutes les traces d’antijudaïsme qu’on trouve chez les Pères de l’Eglise, qui écrivaient dans un contexte de forte polémique, mais dont nous devons aimer les beautés et les richesses).
Et, pour bien dialoguer, il nous faut être heureux d’être chrétiens, comme les juifs peuvent être heureux et fiers d’être juifs. Car finalement, il n’y a pas de meilleur dialogue que celui de deux croyants qui témoignent joyeusement de ce qui les fait vivre, juifs et chrétiens.

 

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Samedi 04 Janvier 2020

Un an dans la vie d'une forêt

 Un an dans la vie d’une forêt

 Observer le jeu des saisons, garder le silence, se fondre dans le microcosme…

 David G. HASKELL

  Ed. Libres Champs, 2016
  366 p.

                                                       

 David G. Haskell est biologiste, spécialiste de l'évolution et professeur à l'université du Sud (Tennessee).
 ll semble être aussi un botaniste hors pair. Pendant une année, jour après jour, il va observer  un mètre carré de forêt au milieu des Appalaches. Tout l’intéresse,à l’œil nu ou à la loupe : les herbes, les fleurs, les champignons, les mousses, les arbres, mais aussi, les tritons, les fourmis, les grenouilles, les oiseaux, les cerfs…

Chaque observation minutieuse, et retracée souvent avec humour, est l’occasion de suivre ces multiples vies en forêt qui se protègent les unes les autres ou parfois se dévorent , fondement d’une biodiversité équilibrée. Il note aussi les conséquences des activités humaines sur la nature.

Il expérimente même sur son propre corps, comme la plante elle-même, la pluie, le froid et se découvre bien plus fragile qu’une petite mousse, ou qu’une abeille. Pour le lecteur, il élargit ses constats par des explications simples concernant les lois de la nature.

« Un chef d’œuvre à lire absolument », disait Jean-Marie Pelt

Ce livre très bien écrit, se lit presque comme un roman : il y a de la vie, du suspens au fil des saisons, des incidents, des meurtres, des renaissances printanières extraordinaires.

Et c’est bien plus enrichissant que le meilleur thriller ! C’est sûr, nos promenades en forêt, notre souci de l’écologie, du respect de la nature vont s’en trouver bonifiés.

Ce livre, finaliste du prix Pulitzer, a reçu le prix de l’Académie des sciences des Etats-Unis.

DG

 Extrait  (p.190)

 C’est avec une certaine tension que j’avance dans la brume sur le chemin du mandala [ lieu d’observation ]. Entre chien et loup, je pose les pieds avec précaution et m’efforce de voir s’il n’y a pas de serpents sur le sentier. Les vipères cuivrées, Agkistrodon contortrix, sont les plus inquiétantes. Ces serpents sont particulièrement actifs durant les soirs d’été lourds, chauds et humides. Ce soir, leur casse-croûte favori a fait son apparition. Des centaines de cigales sont sorties des cachettes souterraines où elles se terraient jusqu’ici à l’état larvaire…
Ma peur des prédateurs a été probablement imprimée dans mon psychisme par des millions d’années de sélection naturelle. Les primates tropicaux dotés d’une piètre vision nocturne ne vivaient guère longtemps s’ils se comportaient avec désinvolture dans l’obscurité…
Une luciole m’accueille au moment où je m’assois. La petite lumière verte s’élève brusquement de plusieurs centimètres, puis reste stationnaire une ou deux secondes… Ce signal est l’entrée en matière de ce qu’il espère être une conversation avec une future partenaire.

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Dimanche 29 Décembre 2019

Une journée dans une vie, une vie dans une journée

 Une Journée dans une vie, une vie dans une journée

Des ascètes et des moines aujourd’hui

 Sous la direction de Adeline HERROU

Puf, 2019 – 435 p.

                                 

Adeline Herrou est ethnologue et sinologue, chercheur au CNRS, rattachée au Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative. Elle est spécialiste de la société chinoise actuelle.

 Il s’agit d’un ouvrage collectif consacré à la vie ascétique et monacale à travers le monde. Des ethnologues décrivent les pratiques et les préoccupations d'hommes et de femmes vivant des expériences religieuses hors du commun pour atteindre des degrés de connaissance du sacré supérieurs : lama de l'Himalaya, moine Shao Lin, carmélite française, bouddhiste ou encore ascète du Bengale. 

 Le titre, un peu banal, devient explicite à la lecture de ce livre. L’auteur(e), diffèrent pour chaque chapitre, a eu la particularité de vivre plusieurs jours, voire davantage, en immersion complète dans un monastère dont il nous relate dans les moindres détails le déroulement d’une journée : le cadre, les rites, les rencontres mais aussi les motivations de ces vies extrêmes.

Dans une journée bien remplie, les activités sont multiples, à la mesure de chacun. Et comme dans bien des vies monastiques, les jours reviennent identiques avec une certaine monotonie. Mais c’est la vie spirituelle, moins visible, qui évolue surtout, confrontée aux doutes, aux joies et tendue vers son dieu qui est tout pour elle.

Les ethnologues s’intéressent en particulier à des monastères d’Extrême-Orient dont le mode de vie peut nous être déconcertant mais dont les valeurs essentielles sont assez communes finalement avec celles de nos monastères occidentaux : vocation, temps de probation, prière intense, travail, vie fraternelle mais aussi accueil de laïcs ou de simples touristes. Des notes en bas de page, toujours intéressantes, nous aident à mieux comprendre l’esprit des lieux et des gens ou nous oriente vers une bibliographie complémentaire.

Le dépaysement est là et rend ce livre particulièrement attrayant, faisant découvrir de près des rites peu connus. Le texte se veut descriptif et tout à fait objectif mais non pas technique et froid. Avec l’auteur, le lecteur observe ce qui se passe et participe à sa façon à de belles rencontres.

 DG

 Extraits

- Sathou Niaï Khamchane (Laos) par Catherine Choron-Baix - p.111 et sv.

 Informé de nos intentions, le vénérable nous donne toutes les facilités du tournage au sein de son monastère, à l’abri des regards, très conscient des enjeux de notre entreprise : il s’agit pour nous de recueillir les images des savoirs et savoir-faire attachés aux anciens arts de cour aujourd’hui en perdition, question qui le préoccupe depuis toujours et qu’il sait être très sensible dans le nouveau contexte politique…

Ascète lettré, respectueux du dhamma (enseignement du Bouddha), et des règles monastiques, il multiplie les interventions au profit de la collectivité, partageant son temps entre sa voie personnelle de salut et ses missions auprès des laïcs… Chaque jour à l’aube, lorsque retentit le tambour de la pagode, signal de lever pour les habitants du quartier, il procède à ses ablutions puis accomplit l’office matinal dans le sanctuaire de vat Saen Sukharam. Il prend ensuite la tête de la procession qui arpente les rues alentour pour la quête de nourriture journalière des moines, avant de s’adonner à l’étude de textes et à la méditation jusqu’au dernier repas des religieux pour la journée, avant midi. »

 - Mahadevnath (Népal) par Véronique Bouillier – p.199 et sv.

 « Il est minuit et la journée va commencer. Déjà résonnent les premiers battements de tambour… grosses timbales aux caisses en laiton et en poterie, dont les vibrations sourdes et puissantes rythment la vie rituelle du monastère… Mahadevnath, le pir, puisque c’est ainsi qu’on appelle le chef du monastère, se  lève … Il ajuste ses vêtements… s’incline brièvement devant les statues des divinités et descend le petit escalier pour rejoindre le jardin… Il lui faut avant de commencer sa journée, avant tout hommage aux dieux, se laver, purifier son corps. Ce bain est particulièrement complexe et élaboré et suppose différentes onctions du corps toutes accompagnées de mantra ou formules consacrées spécifiques… »

 - Le quotidien d’une bouddhiste sud-coréenne , par Florence Galmiche – p.337 et sv.

 «  Dans un coin de la salle, à côté de l’autel, une jeune laïque dispose un tapis de prière ainsi qu’un livre énumérant les dix mille noms du Bouddha. Elle s’engage dans une série de prosternations : mains jointes, elle s’agenouille, pose ses deux mains, puis son front à terre, retourne ses paumes vers le haut puis, joignant à nouveau les mains, se relève rapidement avant de recommencer, sur un rythme régulier. La veille, elle a déjà accompli mille prosternations et il lui en reste encore deux milles à réaliser : elle envisage de devenir moniale et avant de prendre une décision ferme, elle est venue prier intensivement au monastère. »

 

 

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Lundi 02 Décembre 2019

GRATITUDE

 Gratitude
 Journal IX   2004-2008

 Charles JULIET
 P.O.L 2017

               

 On ne peut mieux traduire l'état d'esprit de ce livre qu'en transcrivant le résumé qu'en a donné lui-même l'auteur sur la quatrième de couverture :

" Intrusions dans l'intime, retours à l'enfance, doutes, interrogations, réflexions diverses, notes sur des personnes rencontrées..., ce Journal répond au besoin que j'ai de retenir ce qui m'échappe, cette vie qui me traverse et dont je tiens à garder la trace. Certes, le temps emporte tout, mais donner forme à ce que je veux ne pas perdre, c'est mieux me comprendre, c'est dégager le sens de ce qui m'échoit. Et au terme de la moisson engrangée, c'est offrir les mots rassemblés à cet autre qui se cherche. En espérant le rejoindre dans sa solitude et lui être ce compagnon qui chemine à ses côtés. "

Ce livre, après bien d'autres oeuvres bien plus pessimistes, traduit effectivement la gratitude de Charles Juliet face aux personnes rencontrées, célèbres ou non. On se surprend soi-même, en tant que lecteur, à regarder le monde autrement, à se réjouir de l'instant présent, à voir au-delà de l'ordinaire ou d'une banale rencontre. On s'imagine parfois aussi que nos élans d'amitié ou d'amour doivent se confirmer dans la durée. Or, on voit ici Charles Juliet éprouver des sentiments forts l'espace d'un instant, d'un  regard, sorte d'étoile filante traversant sa journée.
On admire aussi la simplicité et l'humilité de ce journal où l'auteur s'efface souvent devant ceux dont il parle.
Avec art, il sait trouver les mots justes, la distance nécessaire pour chasser tout égo.

Avec gratitude, on peut remercier Charles Juliet de ce qu'il nous transmet en prose et en poésie.

Ci-dessous une superbe définition de ce qu'est l'écriture pour un (grand) écrivain :

" Ecrire, pour un écrivain, c'est avoir le goût des mots, c'est les ressentir, c'est agencer, c'est percevoir comment ils interagissent les uns sur les autres, c'est aussi apprécier leurs poids, leur couleur, leur sonorité, leur vibrations... C'est aussi nombreux micro-savoirs qui aient à faire vivre ensemble ces petits êtres vivants qui ne se laissent pas facilement domestiquer." (p.53)

DG

 

 

 

 

 

 

 

 

Mise à jour : Vendredi 20 Décembre 2019, 10:27
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Jeudi 28 Novembre 2019

NAGORI

 NAGORI

La Nostalgie de la saison qui vient de nous quitter

 Ryoko SEKIGUCHI

 Ed. P.O.L, 2018 
               

 Ryoko Sekiguchi est traductrice, poétesse et auteure. Originaire de Tokyo, cette amoureuse de cuisine se consacre dans ses écrits à la gastronomie.
Coup de coeur du jury du prix Rungis des gourmets 2019, prix Mange-Livre 2019.

 Le titre du livre « Nagori » n’est guère explicite et discret dans sa présentation, mais il nous rendra peut-être curieux d’en savoir plus. Ce terme japonais est difficilement traduisible en français ; il évoque l’arrière-saison, « la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter ». Comme il y a un terme « hashiri » pour le tout début de saison et « sakari » pour la pleine saison.

L’auteur relie avec bonheur, et c’est dans l’esprit japonais, gastronomie et déroulement des saisons avec la valeur de chacune. Et même au Japon, il y a plusieurs saisons à l’intérieur de nos quatre saisons.Valeurs ancestrales qui se perdent aujourd’hui avec le temps qui s’accélère, les distances qui sont amorties par les moyens de transport rapides qui nous font manger des fruits exotiques en toutes saisons et le lendemain de leur cueillette.

Faut-il vraiment manger des fraises à Noël ?

Ce livre inspiré en un an dans le cadre de la Villa Médicis nous rappelle quel lien nous lie à la nature et son sens profond.

C’est un vrai plaisir de lecture. Texte illustré d’exemples bien concrets mais aussi teinté de poésie et de mélancolie. Bienfaisant. Alors, à ne pas manquer !

 Extraits

 « L’automne… est naturellement associé à la nostalgie parce qu’en lui appelle le nagori : les paysages, le cri de la biche, la fraîcheur et l’air, la séparation… On est tout entier pris dans son intérieur. Or, justement parce que le printemps est la saison où tout commence, où tout prend vie, si par contraste séparation il y a, elle se fait sentir de façon d’autant plus aiguë. (p.107)

 «  La nourriture industrielle réconforte notre vie fragile, environnée de saisons instables, parce qu’elle nous promet que rien ne change, même si le temps avance sans merci…Dans le même temps, cette immobilité de la nourriture industrielle affecte notre vie des caractères du terne et du neutre, par quoi elle devient impossible à distinguer de la vie de quelqu’un d’autre. Ce n’est qu’avec les êtres vraiment vivants, les êtres périssables de la saison que sont les légumes, viandes et poissons du marché que l’on peut partir à l’aventure. » (p.59)

 DG

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Jeudi 24 Octobre 2019

Nous étions nés pour être heureux

 Nous étions nés pour être heureux

 Lionel DUROY

 Julliard 2019
 222 p.

 Roman

                                           

 Une fraterie de dix enfants se réunit le temps d’un repas familial qui veut être celui des retrouvailles et de la réconciliation. Cette fraterie était-elle née pour être heureuse ? Pas si sûr.

En effet, le passé et le modèle parental sont parfois lourds à porter et peuvent même être, comme c’est le cas ici, mortifères.

Un des enfants, Paul, devenu père et grand-père a eu besoin, par sa vocation d’écrivain, de relater dans un livre l’histoire douloureuse de sa famille. Ce qui ne fut pas apprécié du tout par ses frères et sœurs et provoqua une rupture de plusieurs années dans leurs relations.

Mais le temps passant, à l’occasion d’un film réalisé par l’un d’eux, les parents étant décédés,  les enfants éprouvent le désir de se retrouver, de (re)faire connaissance, de renouer des affections et un vécu indélébiles. Mais cela n’ira pas sans douleur…

Un beau roman bien écrit, qui se déroule sur une journée et dont la vie des personnages peut basculer vers du mieux ou vers le pire. Qui n’a pas connu dans sa famille ou dans celle de proches, ces tragédies, ces secrets, qui empoisonnent toute une vie ? Avec le besoin, à certaines heures décisives, de faire le point et de retrouver la paix.

   Extrait  ( Béatrice à Paul)

 - Oh oui, bien sûr que j’ai honte ! Quand je me suis mariée et que peu à peu nous nous sommes fait des amis, j’ai pensé que personne ne saurait jamais. J’étais heureuse, notre nouvelle vie m’éloignait de tout çà. Nous allions élever nos enfants dans l’amour, le partage et la dignité. Et puis j’ai reçu ton manuscrit, je l’ai lu et il m’a fait l’effet d’une damnation. Paul, voilà, c’est exactement le mot, nous étions damnés : tout le monde allait de nouveau rire de moi, de nos parents, j’allais devoir traîner jusqu’à ma mort ces années grotesques, humiliantes – les expulsions, la folie de maman, papa et ses coups foireux, les huissiers, nos vêtements ridicules, les écoles qui nous mettaient à la porte parce que tous les matins nous arrivions en retard. Tout ce que je venais de construire de vivant, de joyeux, allait s’effondrer avec ton livre. ( p.103)

Mise à jour : Samedi 26 Octobre 2019, 12:29
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La Vie des moines au temps des grandes abbayes

 La Vie des moines au temps des grandes abbayes

 Dom Anselme DAVRIL – Eric PALAZZO

 Fayard/Pluriel 2010
 339 p.

                                        

Dom Anselme Davril est moine de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire et historien de la liturgie. Eric Palazzo est professeur en histoire de l’art du Moyen-Âge à l’université de Poitiers.

 La vie des moines et l’époque du Moyen-Âge intéressent nos contemporains. Le croisement de ces deux thèmes est donc particulièrement attrayant. Ce livre est d’ailleurs une réédition.

On peut trouver de nombreux documents sur cette période abordée sous différents angles.

 Les auteurs très compétents sur ces sujets nous proposent ici  une observation très détaillée de la vie quotidienne des moines au Moyen-Âge . Après une présentation du monde religieux médiéval, de la Règle de saint Benoît, des coutumiers, est abordé le fonctionnement interne des monastères avec les différentes fonctions des moines, chacun ayant une ou plusieurs responsabilités particulières. Puis sont précisées les activités, une priorité étant la prière, les soins corporels, les livres du monastère et les différents espaces dans leur architecture et leur symbolique.

L’ « Opus Dei » (= l’œuvre de Dieu, = la liturgie) est certes le cœur de la vie des moines. C’est leur vocation essentielle. Le livre détaille (trop ?) les offices, les choix d’hymnes, de prières… et on s’y perd un peu ! Mais cela nous donne aussi une idée de la perfection vers laquelle tend le moine dans son amour de Dieu.

Ce livre nous offre une vue très complète et concrète de la vie des moines sur cette période qui connut l’apogée du monachisme occidental.

 Les choses ont-elles beaucoup changé en neuf siècles ? Pas tant que cela même si les monastères sont bien plus ouverts au monde aujourd’hui. Mais sur le fond, sur la fidélité à la Règle et sa pratique, on retrouve l’essentiel. Au cours des siècles, il y a eu des dérives mais souvent aussi des réajustements, des retours à plus d’authenticité et de rigueur. C’est leur solidité dans le temps, la coloration spirituelle de chaque acte quotidien et leur foi qui impressionnent certainement les visiteurs actuels des monastères en quête de sens à leur vie.

Quant à les suivre aussi radicalement, c’est une autre question…

 Extraits

-         Les moines disposent chaque jour d’un moment assez bref semble-t-il, où ils peuvent librement s’entretenir entre eux. Le reste du temps, lorsque le besoin se fait sentir de communiquer même brièvement avec un frère, par exemple à l’église ou au réfectoire, l’usage de la parole reste interdit et les frères doivent se contenter d’un langage sommaire par signes. L’observance du silence est en effet un des points sur lesquels insiste le plus la réforme monastique du Xième siècle. (p.89)

-         Dans la société médiévale, le livre a un statut particulier parce qu’il permet la transmission à travers les âges des textes les plus divers. Il est le vecteur de la mémoire écrite des hommes. En même temps, ses formes matérielles en font un objet à part. Soigneusement écrit et décoré, le livre acquiert parfois une grande valeur symbolique. (p.155)

-         Du IXe siècle jusqu’en plein XIIe siècle, les idéaux monastiques dominent en Europe occidentale, à tel point qu’on peut parler de cette période comme du temps des moines. Les monastères offraient mieux que des modèles de vie parfaite ou des refuges en cas de besoin : ils représentaient l’espérance de la stabilité dans un monde souvent en proie à la guerre, à la maladie et à la famine. (p.251)

 DG                                                                       

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Mercredi 16 Octobre 2019

L'Amitié à l'épreuve de la diversité

 L’Amitié à l’épreuve de la diversité

Pierre le Vénérable – Bernard de Clairvaux

Correspondance

 Saint-Léger Editions, 2019

302 p.
                              

 

Ce livre est intéressant à plus d’un titre.

Avoir accès à la correspondance de saint Bernard de Clairvaux , c’est entrer dans son cœur un peu plus loin que par ses Sermons, c’est mieux le connaître dans ses états d’âme confrontés à des réalités qui le touchent de près, c’est être touchés par cette proximité.

Et que cette correspondance du 12ième siècle concerne deux amis, l’abbé bénédictin de Cluny, Pierre le Vénérable et l’abbé cistercien de Clairvaux , le grand saint Bernard, face à leurs conflits, est tout de même assez extraordinaire.

Est soulevée dans ces lettres la rivalité entre les deux abbayes ; c’est à qui applique le mieux la Règle objet de leurs divergences qui mettent effectivement leur « amitié à l’épreuve de [leur] diversité ». Pierre va se défendre mot à mot du bon usage que ses moines font de la Règle de saint Benoît, nous instruisant ainsi de leurs pratiques.

Autre sujet, parmi d’autres, de discorde : la nomination d’un évêque au diocèse de Langres qui n’échappe pas aux manipulations politiciennes et de pouvoir : c’est d’abord un moine de Cluny qui est envisagé puis un moine de Clairvaux…

Ces duels blessent leur amitié, la mettent en cause. L’amitié de Pierre pour Bernard souffre, doute mais tient bon. Les paroles échangées sont fortes, même si Bernard garde un peu ses distances.

La vie monastique de saint Bernard, on le sait, n’est pas dans les nuages et on aime le voir, ici, confronté à ses forces et ses faiblesses. Comme nous tous.

 On apprécie aussi l’introduction (70 p.) ainsi que les présentations de chaque lettre,  par le Père Christophe Vuillaume, osb, qui resitue le contexte de l’époque et les caractères de Pierre et Bernard.

Cela éclaire bien notre lecture de ces lettres passionnées et passionnantes.

 DG

Extraits.

 (Pierre à Bernard)

-          Est-ce se croire et se proclamer le dernier de rabaisser ce que font les autres, de s’exalter, de mépriser les autres, de se prendre pour quelqu’un, alors que l’Ecriture prescrit, dîtes : « Nous sommes des serviteurs inutiles » (Lc17,10)  - p.85

-          Vous vous montrez dans ce costume de couleur insolite et pour vous distinguer de tous les moines du monde, vous vous affichez en  habit blanc au milieu des habits noirs. (p.85)

-          Mon âme s’est attachée à toi et ne peut plus s’arracher à l’affection que je te porte… Plût à Dieu qu’elle demeure aussi en toi, cette amitié que le Christ a fait naître…(p.174)

 (Bernard à Pierre)

-   Quel honneur pour moi d’avoir non seulement une place dans ta mémoire, mais aussi dans ton cœur ; Je me glorifie d’avoir ce privilège d’être aimé de toi. Je me nourris aux abondantes délicatesses de ton cœur. Mais plus encore je me glorifie dans les tribulations (Rm5,3), si je suis digne de souffrir ainsi pour l’Eglise…Car pour avoir été ensemble à la peine, nous le serons dans la consolation (2 Co1,7).

Mise à jour : Mercredi 16 Octobre 2019, 17:58
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Mardi 15 Octobre 2019

Le Monde de la Bible - sept.2019

 Le Monde de la Bible

 n°230 – sept-oct-nov-2019

                                                          

 On ouvre et découvre toujours avec grand plaisir cette belle revue du Monde de la Bible.

Quelquefois très pointue dans ses articles, ce qui peut décourager certains lecteurs, le numéro de ce trimestre est plus accessible et traite dans son principal dossier, d’un sujet d’actualité (on en revient actuellement aux bases des religions) et d’initiation : la Bible, d’où vient-elle ? qui l’a écrite ? quand ? comment ?

 Illustrés comme toujours par de superbes photos, plusieurs chapitres :

-         Comment la Bible fut-elle écrite et fabriquée ?

« Du tesson de poterie à la tablette d’argile, du papyrus au parchemin, du codex à l’imprimerie, il existe donc une histoire qu’il paraît important de connaître. »

Se posent les questions des circonstances de son existence, celle des auteurs, celle de sa mise en forme progressive. Et quelle transmission.

-         L’écriture des textes : à quelle nécessité répond-elle ?

C’est un support de valeur  pour les célébrations, pour les discours ou lettres destinés à des peuples qui cherchent Dieu. Ces messagers qui ont d’abord transmis par oral leurs exhortations ont ressenti le besoin de les mettre par écrit. Les épîtres de Paul sont datées entre 50 et 67. Le premier évangile , celui de Marc n’a été rédigé qu’après, dans les années 70 ap.JC.

-         Qui a écrit ?

Parfois difficiles à identifier à propos de textes souvent remaniés par couches successives, y compris par les scribes qui n’hésitaient pas à apporter des modifications.

La rédaction des textes bibliques s’apparente le plus souvent à des œuvres collectives. Pour le judaïsme, l’Ancien Testament s’étend sur de longues années. Dans le cas du christianisme, l’échelle de temps est beaucoup plus brève, puisqu’en moins d’un siècle, les textes du futur canon sont élaborés. 

-         Des supports fragiles

Au commencement des temps bibliques, le papyrus apparaît incontestablement comme le matériau le plus répandu, et  ce dès l’Egypte pharaonique … Et c’est à partir du IIième siècle av.JC que vont naître les premiers manuscrits…Il prédominera jusqu’au XIIIième siècle avant de s’effacer au profit du papier…

-         Pour quels lecteurs ?

Ce n’est pas toute la population qui sait lire et écrire, c’est plutôt l’élite. La Bible fut reçue essentiellement sur le mode oral. La population écoutait et méditait les textes appris par cœur.

    -   Chapitres et versets.

Les divisions du texte en chapitres et versets ne sont pas d’origine. D’abord en continu, ils ont ensuite été divisés en section ; la division des textes en chapitres ne date que du XIIIième s. introduite dans les bibles latines.

   -   L’imprimerie transforme-t-elle la Bible ?

Au Moyen-Age, on s’interrogeait déjà sur la qualité du texte, sa diversité et sur la façon de le transmettre. Il est certain que l’apparition de l’imprimerie et son coût moindre, ont d’abord permis à un plus grand nombre de personnes, d’universités d’en disposer.

C’est en 1535 qu’est réalisée la première bible complète en français.

   -  Illustres manuscrits.

Le Grand Rouleau d’Isaïe datant du IIième s. av.JC de 7,34m de long,  le Codex d’Alep (Xième s.) le plus fiable selon la tradition rabbinique, peuvent être admirés à Jérusalem au sanctuaire du Livre. D’autres papyrus et codex ont été retrouvés après bien des aventures et peuvent être contemplés dans de grands musées du monde entier. Il y a sans nul doute, d’autres découvertes à faire.

 Ce résumé devrait éveiller notre curiosité et nous donner envie d’avoir cette revue en main.

On pourra y  lire également d’autres articles d’actualité sur l’exposition Léonard de Vinci à Paris, sur le musée des moulages de Lyon ainsi qu’en quelques pages une intéressante analyse détaillée du tableau d’Andrea del Castagno, la Cène (1447), fresque de 10m de long peint pour être exposé dans le réfectoire des bénédictines à Florence.

DG

Mise à jour : Samedi 19 Octobre 2019, 21:41
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Lundi 19 Août 2019

Aux racines de la liberté

 Aux racines de la liberté
 Les paradoxes du christianisme

 Timothy RADCLIFFE

 Ed. du Cerf 2019
 197 p

                              

 Timothy Radcliffe est dominicain, ancien Maître de l’Ordre des Prêcheurs.

L’auteur pose d’emblée cette question : «  Quelle différence cela fait-il que nous chrétiens, croyons que tout amour est un partage au sein du vaste mystère de Dieu ? Est-ce que cela change la façon dont nous comprenons ce que signifie aimer ? » (p.10)

Le chrétien n’est cependant pas plus fort en amour que les autres, même s’il le devrait… L’amour nous ouvre à d’autres opinions que la nôtre et cela s’accorde à notre recherche de la vérité. Thomas d’Aquin disait « avoir appris autant de ceux avec qui il était en désaccord que de ceux dont il partageait les opinions. » (p.47). Mais on peut aussi se laisser pièger. « Aelred de Rievaulx mettait en garde les religieux contre « un amour qui, s’adressant à tous, n’atteint personne » (p.54)

 L’auteur conclut avec un humour sympathique qui jalonne son ouvrage : « La voix du bon berger nous tire hors de nos petits enclos pour nous mener dans les vastes pâturages de la vérité » (p.48)

 L’amour de Dieu est à la fois particulier et universel, il s’adresse à chacun et à tous. « L’amour est trinitaire. Il s’ouvre au-delà de la dualité, tout comme l’amour du Père et du Fils s’épanouit dans l’Esprit. » (p.17)

 Illustrant la suite de son propos à partir de la parabole de l’enfant prodigue, il soulève les questions que pose toute éducation : «  Comment exercer le pouvoir si l’on veut assurer la liberté de ceux à qui l’on commande et ne pas leur imposer de contraintes superflues ? «  (p.70)

 Evoquant aussi notre temps de crise : « Il est extraordinaire que tous les dimanches nous nous rassemblions à l’église non pas pour passer un bon moment à faire bombance, mais pour nous rappeler la pire crise de l’histoire chrétienne. C’est la preuve qu’on ne doit pas trembler quand vient la crise. » (p.75)

On ne peut aujourd’hui faire abstractions des graves soucis que connaît l’Eglise . Certains disent : « Au diable, l’Eglise. Moi je resterai fidèle au seul Jésus ! ». Pouvons-nous donc nous sentir chez nous dans l’Eglise ? Comment affronter et réaliser l’unité dans la diversité ? « Notre paradoxe est qu’il appartient à la nature même de l’Eglise de prêcher un message qu’elle ne parvient pas à vivre correctement. » (p.145) Il est clair que ce n’est pas facile à admettre.

On apprécie aussi dans ce livre, l’actualité du discours et les témoignages donnés. L’auteur aborde l’incontournable question de l’immigration au cœur du ministère du Pape François. Il fait bien sûr référence à « Abraham sur le seuil de sa tente » qui accueille trois étrangers…

Sont abordées assez brièvement aussi les questions de la liberté, de la prière, des diverses spiritualités pas toujours liées à une religion, des divorcés remariés, de la miséricorde.

 Ce livre, facile à lire, un peu touche à tout, écrit avec humour et sérieux à la fois, nous interpelle sur bien des questions de nos vies sans pour autant les dramatiser. Ce qui est sûr, c’est que le chrétien a besoin de redonner sens à sa vie sur de bonnes bases, dans la liberté mais aussi l’humilité.

D.G

 

                                                                                           

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Mercredi 17 Juillet 2019

Ellis Island

 Ellis Island

Georges PEREC

 Ed. P.O.L - format poche 2019
 78 p.

                        

 Un petit fascicule (78 p.) pour un grand sujet bouleversant . Au début du XIX°s. et durant un siècle, sur l’île d’Ellis Island ( l’île des larmes) aux portes de New-York :

 « Un formidable espoir secoue l’Europe : pour tous les peuples écrasés, opprimés, oppressés, asservis, massacrés, pour toutes les classes exploitées, affamées, ravagées par des épidémies, décimées par des années de disette et de famine, un terre promise se mit à exister : l’Amérique, une terre vierge ouverte à tous, une terre libre et généreuse où les damnés du vieux continent pourront devenir les pionniers d’un nouveau monde, les bâtisseurs d’une société sans injustice et sans préjugés » (p.13-14)

 Dans un style qui lui est bien particulier, Georges Perec évoque ici l’arrivée des migrants : Allemands, Arméniens, Grecs, Turcs, Italiens, Irlandais, Juifs… arrivaient par familles entières et par dizaines de millions sur cette île de transit et de contrôle avant une accession éventuelle en Amérique. Ce sont eux qui, en partie, vont constituer la nation américaine.

« Ellis Island ne sera rien d’autre qu’une usine à fabriquer des Américains. » Pour mieux s’intégrer, beaucoup modifieront leur nom.

Au début, l’entrée était facile mais au fil des années les conditions d’admission sont devenues plus strictes pour devenir quasiment une prison au moment de la Seconde Guerre mondiale.

L’auteur évoque les conditions d’accueil éprouvantes, les examens médicaux (la tuberculose entraînait le refoulement), les questions personnelles, les lettres à la craie sur l’épaule, le niveau culturel minimum nécessaire pour une intégration possible…

Puis l’auteur, en des listes impressionnantes, dénombre tous ces émigrants, les noms des bateaux, les lieux portuaires de départ, les langues multiples. Il retrace brièvement l’histoire de l’île avant l’arrivée de la première émigrante en 1892 et jusqu’en 1954.

 «  Entre temps

    près de seize millions

    d’hommes, de femmes et d’enfants

    passèrent par Ellis Island

    dont plus des trois quarts

    entre 1892 et 1914

   
    ces années-là

    il arrivait

    jusqu’à dix mille personnes par jour »  (p.39)

 Puis d’autres populations sud-américaines et asiatiques ont pris la relève, puis les visiteurs en une quête hypothétique de leurs familles et de leur histoire.

Avec un ami, Robert Bober, George Perec arpente les lieux et décrit en listes interminables les bâtiments, leur banalité et les questions qu’ils suscitent. Il y a un monde entre ce qui est donné à voir et la réalité des évènements.

Le lecteur est saisi par ces descriptions sobres , sans fioritures,  et mesure un peu en essayant de l’imaginer, ce que fut Ellis Island.

Et l’auteur, par cette expérience, rattache cela au fait d’être juif « et parce que juif victime, de ne devoir la vie qu’au hasard et à l’exil », et de n’avoir pu naître, pour cette raison, dans le pays de ses origines.

 C’est un livre à lire absolument, à offrir à des adolescents et à des adultes bien sûr. On croyait savoir mais on ne savait pas… Lecture facile et percutante. Extraordinaires langage et sensibilité de Georges Perec qui nous laissent le cœur serré.

L’actualité américaine de ces derniers jours (juillet 2019)  sur la question des immigrés qu’on « invite » à partir, en acquiert une portée plus considérable et inacceptable encore.

 DG

Mise à jour : Mercredi 17 Juillet 2019, 18:29
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